Ségur vague 2 : nouvelle contrainte administrative ou vraie libération pour nos cabinets ?
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Ségur vague 2 : nouvelle contrainte administrative ou vraie libération pour nos cabinets ?

9 avril 2026

La vague 2 du Ségur numérique est officiellement lancée, les commandes s'apprêtent à démarrer, et nos logiciels métiers vont devoir évoluer dans les prochains mois. Avant de soupirer ou de se réjouir, prenons le temps d'une lecture lucide : qu'est-ce que ça change vraiment pour nous, médecins de ville ?

Il y a quelques années, la vague 1 du Ségur numérique avait mis en émoi une bonne partie de la médecine de ville. Certains confrères avaient vécu la mise à jour imposée de leur logiciel comme une intrusion bureaucratique supplémentaire — encore une case à cocher, encore un référentiel à intégrer, encore une formation à expédier entre deux patients. Je les comprends, quand on enchaîne vingt-cinq consultations en une journée, la dernière chose dont on a besoin, c'est d'un logiciel qui change d'interface sans prévenir. Et pourtant, avec le recul, cette première vague a posé quelque chose d'essentiel : les fondations d'une interopérabilité réelle entre les acteurs de santé. Maintenant, la vague 2 arrive. Et la question que je pose à mes confrères n'est pas "êtes-vous prêts ?" — elle est : "savez-vous ce que vous allez y gagner ?"

Concrètement, la vague 2 du Ségur numérique (programme public de financement de la transformation numérique en santé, piloté par l'ANS — Agence du Numérique en Santé — et soutenu financièrement par le plan France Relance) cible les logiciels de gestion de cabinet des médecins libéraux. Les éditeurs ont des engagements de mise en conformité à tenir, les commandes de matériels et de mises à jour vont bientôt s'ouvrir, et d'ici six mois à un an, nos outils quotidiens devraient porter les nouvelles fonctionnalités exigées. Ce calendrier, pour une fois, nous laisse un peu de temps. Utilisons-le pour comprendre plutôt que de subir.

Ce que la vague 2 embarque concrètement

La vague 2 s'appuie sur plusieurs piliers techniques que nos logiciels vont devoir intégrer. Le premier, c'est le renforcement de l'alimentation du DMP — le Dossier Médical Partagé, rebaptisé depuis "Mon espace santé" — avec des documents structurés et standardisés. Jusqu'ici, beaucoup de médecins alimentaient le DMP de manière aléatoire, quand ils y pensaient, avec des PDF de qualité variable. La vague 2 pousse vers des documents plus riches, plus exploitables. Le deuxième pilier, c'est la messagerie sécurisée de santé — la MSSanté — dont l'usage doit devenir natif dans nos logiciels, fluidifié, vraiment intégré au flux de travail et non plus relégué dans un onglet que personne n'ouvre. Le troisième axe concerne l'identité nationale de santé, l'INS, dont la gestion doit être généralisée et fiabilisée : c'est le socle qui permet à toutes ces données d'être correctement rattachées au bon patient, quel que soit l'établissement ou le professionnel qui les consulte.

Le vrai apport : la continuité des soins enfin outillée

Posons la question directement : est-ce que tout ça nous aide à mieux soigner ? Ma réponse est oui — à condition que l'implémentation soit bien faite par les éditeurs, ce qui n'est pas une mince réserve. Mais sur le fond, l'intention répond à un problème que chacun d'entre nous connaît intimement : la rupture d'information. Combien de fois avons-nous découvert en consultation qu'un patient venait de sortir d'hospitalisation trois jours plus tôt, sans que nous ayons reçu le moindre compte rendu ? Combien de fois avons-nous prescrit un bilan que le cardiologue avait déjà demandé la semaine précédente, parce que personne ne nous l'avait transmis ? La continuité des soins, dans notre système actuel, repose encore trop souvent sur la mémoire du patient ou sur un coup de téléphone que quelqu'un a pensé — ou pas — à passer.

La vague 2 ne résout pas tout, puisqu'il faut que toute la chaine fonctionne - et en particulier les seconds recours. Mais elle pose les tuyaux. Un volet de synthèse médicale bien renseigné, accessible depuis Mon espace santé, lisible par le médecin urgentiste à trois heures du matin comme par le spécialiste en téléconsultation, c'est une révolution silencieuse. Pas spectaculaire. Mais réelle.

La charge administrative : aggravée ou allégée ?

C'est la vraie question qui fâche. Et je vais être honnête : à court terme, la transition va demander un effort. Mettre à jour son logiciel, se former aux nouvelles interfaces, vérifier que l'INS de ses patients est bien qualifiée — tout cela prend du temps. Du temps que nous n'avons pas.

Mais je refuse de m'arrêter là. Regardons ce que la vague 2 peut nous épargner sur la durée. Une messagerie sécurisée vraiment intégrée, c'est moins de fax (oui, certains cabinets envoient encore des fax en 2026), moins de courriers papier à dicter et à signer, moins de délais de transmission absurdes. Un DMP bien alimenté, c'est moins de questions posées en consultation sur des antécédents que le patient ne se rappelle plus, moins de doublons d'examens, moins de conflits médicamenteux découverts trop tard. L'ordonnance numérique, qui s'inscrit dans cette dynamique, c'est moins de falsifications, moins de renouvellements litigieux avec les pharmaciens. Ce sont des gains diffus, difficiles à chiffrer à l'échelle d'un cabinet, mais absolument réels à l'échelle du système.

Ce que nous devons exiger des éditeurs

Si la vague 2 est bien pensée dans ses principes, elle peut mal atterrir dans nos cabinets si les éditeurs de logiciels de gestion de cabinet — les LGC, dans le jargon — se contentent de cocher les cases réglementaires sans penser ergonomie et usage réel. C'est là que notre vigilance collective est indispensable. Nous ne sommes pas de simples utilisateurs passifs : nous sommes des clients, et en l'occurrence des clients dont les choix influencent un marché. Nous exigeons que les nouvelles fonctionnalités s'intègrent dans notre flux de travail sans le perturber. Nous exigeons des formations intelligentes, courtes, ciblées sur ce qui change vraiment. Et nous exigeons que le gain de temps promis soit mesurable et non pas noyé sous trois nouveaux écrans de validation.

Les associations de professionnels de santé — dont la nôtre — ont un rôle à jouer ici, en remontant les retours du terrain aux éditeurs et aux pouvoirs publics avant que les déploiements soient gravés dans le marbre, afin qu'ils puissent si nécessaire appliquer les sanctions prévues - et les remettre dans le droit chemin.

Faut-il s'en réjouir ou s'en méfier ?

Les deux, un peu. Se méfier de la mise en œuvre — toujours — parce que entre un cahier des charges bien écrit et une mise à jour qui s'installe sans tout casser un lundi matin, il y a parfois un gouffre. Se réjouir de la direction, parce que pour la première fois depuis longtemps, les outils qu'on nous demande d'adopter semblent conçus pour résoudre de vrais problèmes de parcours de soins, et non pas simplement pour alimenter des bases de données administratives dont personne ne verra jamais la couleur.

La vague 2 du Ségur numérique n'est pas une contrainte déguisée. C'est un chantier. Avec tout ce que cela implique de poussière, de délais et d'imprévus — mais aussi, au bout, la perspective d'un cabinet mieux outillé, d'un patient mieux suivi, et peut-être, accessoirement, de nous, médecins, un peu moins essoufflés par les lacunes d'un système qui nous oblige encore trop souvent à reconstruire l'histoire clinique de nos patients à chaque consultation comme si c'était leur première.